Résumé
En octobre 2025, l'Agence nationale de sécurité et de renseignement (NSIRA) a publié un rapport historique qui confirmait officiellement que l'approche de l'Agence du revenu du Canada (ARC) en matière d'audits des organismes de bienfaisance liés au terrorisme était « profondément déficiente », manquait de rigueur et présentait des risques importants de partialité et de discrimination, pouvant potentiellement enfreindre la Charte des droits et libertés.[i] Ce rapport a validé des décennies de plaidoyer mené par les communautés musulmanes, arabes et sikhes, dont les organisations caritatives ont fait l'objet d'une surveillance disproportionnée sur la base d'indices faibles ou non fondés.[ii]
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Le rapport du NSIRA a explicitement identifié des schémas de discrimination religieuse dans la manière dont la Division de l'examen et de l'analyse (DEA) de l'ARC sélectionnait les organismes de bienfaisance pour les audits liés au terrorisme. Il a constaté que 67 % des organismes de bienfaisance sélectionnés pour un audit au cours de la période examinée étaient identifiés comme « dirigés par des musulmans », un schéma de ciblage qui, selon le NSIRA, « soulève des inquiétudes quant à l'existence d'un parti pris » et suggère un résultat discriminatoire même en l'absence de preuve directe d'une intention discriminatoire. De plus, le rapport critiquait l'ARC pour s'être appuyée sur des sources de renseignements non fondées et vagues qui signalaient de manière disproportionnée les organismes de bienfaisance islamiques, et avertissait que cette pratique de sélection « pouvait enfreindre » les droits garantis par la Charte, notamment l'égalité et la liberté de religion. Il soulignait que ces audits manquaient de documentation ou de justification appropriées et risquaient de violer les droits fondamentaux lorsqu'ils se concentraient principalement sur des groupes religieux sans motifs transparents et fondés sur des preuves.
Si l'examen de la NSIRA était une étape nécessaire vers la responsabilisation, ses limites structurelles et méthodologiques empêchent de rendre pleinement compte de la nature discriminatoire du régime d'audit de l'ARC. Les groupes de la société civile ont souligné à juste titre plusieurs lacunes persistantes qui compromettent gravement l'exhaustivité et l'utilité de l'examen.[iii] Fondamentalement, le refus délibéré de l'ARC de collecter des données démographiques sur la religion ou l'origine ethnique des organismes de bienfaisance a créé un vide statistique,[iv] rendant impossible pour la NSIRA de prouver de manière concluante l'existence d'une discrimination systémique à l'aide de preuves quantitatives, malgré les témoignages anecdotiques et concrets accablants et cohérents des communautés touchées.[v]
Pour aggraver cette opacité, la version publique du rapport de la NSIRA a été largement expurgée, des détails essentiels tels que les noms des organismes de bienfaisance, les allégations spécifiques et la liste des « pays à haut risque » ayant été supprimés.[vi] Ce niveau de censure empêche les experts indépendants, les journalistes et les communautés concernées elles-mêmes d'examiner les preuves et les justifications sur lesquelles les audits se sont fondés, soustrayant ainsi le processus à la responsabilité publique et à la transparence dont il a désespérément besoin. En outre, les conclusions de l'examen sur les défaillances procédurales restent accablantes, même dans leur rapport public, confirmant que la Division d'examen et d'analyse (RAD) a lancé à plusieurs reprises des audits sur la base d'allégations faibles ou non fondées, s'est appuyée sur des renseignements obsolètes et des critères trop larges pouvant englober pratiquement toutes les organisations caritatives islamiques, et a fréquemment lancé des enquêtes approfondies sans justification documentée.
Enfin, et c'est le plus grave pour les victimes de ce système, l'examen de la NSIRA n'a offert aucune voie vers la justice ou des réparations. Il n'a prévu aucun mécanisme permettant d'obtenir des excuses officielles, une compensation financière pour les millions de dollars de frais juridiques ou la réhabilitation de la réputation des organisations caritatives qui ont subi des dommages profonds et durables en raison d'examens illégitimes. Comme le souligne l'International Civil Liberties Monitoring Group (ICLMG), cette absence de mécanisme de recours signifie que les organisations qui ont été injustement ciblées et démantelées se retrouvent sans recours, ce qui renforce l'injustice qu'elles ont subie.[vii]
Notre analyse démontre que l'examen de la NSIRA a négligé de manière critique un facteur fondamental de ce parti pris : les audits de l'ARC ne servent pas seulement d'instrument de profilage religieux, mais aussi de mécanisme étatique pour réprimer la solidarité politique avec les groupes opprimés à l'étranger. Ce schéma reflète un échec plus profond de la politique canadienne : l'externalisation des évaluations des menaces intérieures à des alliés étrangers. En adoptant les cadres de sécurité de pays comme l'Inde et Israël, qui qualifient la dissidence politique de terrorisme, les agences canadiennes importent des conflits politiques étrangers sur le sol national. Ce processus « marginalise » effectivement les citoyens canadiens, les traitant non pas comme des individus jouissant de droits, mais comme des extensions de populations étrangères à gérer dans l'intérêt des gouvernements alliés. Le régime d'audit est donc un outil clé de cette pratique, criminalisant le travail humanitaire et de défense des droits transnational qui remet en cause les intérêts géopolitiques du Canada au détriment des libertés civiles.
[i] Agence nationale de surveillance du renseignement et de la sécurité (NSIRA), Examen des vérifications menées par la Direction des organismes de bienfaisance de l'Agence du revenu du Canada en matière de financement du terrorisme, octobre 2025.
[ii] Conseil canadien des affaires publiques musulmanes (CMPAC), « Déclaration du CMPAC sur le rapport de la NSIRA concernant le ciblage des organismes de bienfaisance musulmans par l'ARC », 4 octobre 2025.
[iii] ICLMG. « Un nouveau rapport d'un organisme de surveillance conclut que l'approche du gouvernement en matière d'audits antiterroristes des organismes de bienfaisance musulmans est déficiente et soulève des préoccupations importantes quant à la partialité et à la discrimination. » 2025. https://iclmg.ca/new-watchdog-report-finds-government-approach-to-counter-terror-audits-of-muslim-charities-is-flawed-biased-and-discriminatory/
[iv] Il est important de reconnaître que la collecte de données aussi sensibles comporte des risques d'utilisation abusive et doit être régie par des mesures de protection strictes de la vie privée et des directives éthiques. Cependant, l'approche actuelle de l'ARC, qui consiste en une opacité totale, est un mal encore plus grand. Elle permet à des préjugés systémiques de se développer sans être détectés et sans rendre de comptes, préférant l'ignorance volontaire à une gouvernance transparente et responsable.
[v] Cela contraste fortement avec d'autres organismes gouvernementaux, tels que la police, qui collectent des données démographiques sur les arrestations, une pratique qui s'est avérée essentielle pour mettre au jour et prouver la surreprésentation systémique des groupes racialisés dans le système de justice pénale. NSIRA. « Données fondées sur la race et collecte d'informations démographiques au sein du CRCC et du NSIRA ». 2023. https://nsira-ossnr.gc.ca/en/publications/public-statements/race-based-data-and-the-collection-of-demographic-information-within-the-crcc-and-nsira/
[vi] ibid
[vii] ICLMG. « Les audits partiaux de l'ARC ». 2021. https://iclmg.ca/prejudiced-audits/
